Vingt points pour délimiter la situation libanaise

1 – « Les affaires importantes des petits États relèvent foncièrement de la politique étrangère »… La formule se vérifie bien moins pour la Suisse, que pour le Liban. Si la dissemblance des deux pays découle forcément de leur situation géopolitique, elle découle plus encore de leur structure interne, pourtant communautaire dans les deux cas. Les communautés constituant la Suisse ont intégré leurs intérêts propres à ceux de leur État, quand les communautés libanaises se répartissent l’État (qu’elles minent) pour affirmer leurs intérêts… L’ingérence des puissances extérieures s’articule sur les contradictions communautaires, principalement : la France puis les États-Unis sur le plan international ; l’Égypte nassérienne et la Résistance Palestinienne, puis la Syrie assadiste et enfin l’Iran sur le plan régional –l’immixtion israélienne agissant de façon plutôt réactive et principalement militaire

2 – La puissance mandataire française, en décrétant l’État du Liban et en lui concédant l’indépendance, offrit aux maronites, sunnites, chiites, druzes, chrétiens orthodoxes… un costume démesuré, dans lequel allaient tirailler contradictoirement plusieurs corps. Nombre de décennies plus tard aucune magie n’aura amené les composants à s’assimiler dans un organisme unique à même de porter élégamment ledit costume. Au vingtième siècle le Liban aura existé (sous prééminence chrétienne), beaucoup moins les Libanais en tant que citoyens. Les éléments unificateurs n’auront pas manqué pourtant : intégration économique, urbanisation, grande capitale commune, appareil d’État au personnel pléthorique, sécurité des personnes relativement efficace, et un avatar spécifique de démocratie et d’État de droit unique dans le Monde arabe. Toutefois, ce qui établit un État ne constitue pas une nation, et la vigoureuse inertie des solidarités anciennes enracinées confessionnellement, ne s’estompa pas devant les effets assimilateurs : largement nourrie par les avantages acquis par les uns et les iniquités ressenties par les autres, du fait de la répartition inégale des bienfaits de la maison commune entre les communautés constituantes. Iniquités constamment remise en cause par les communautés musulmanes, défendues par les communautés chrétiennes, maronite notamment (l’ampleur et la nature des sources d’iniquité ne feront pas consensus, mais le ressenti d’abus à un bout de l’ensemble et d’une prééminence à l’autre bout sera resté prégnant)…

3 – A l’intérieur des frontières de l’État, les clivages sociaux horizontaux (paysanneries, une classe ouvrière restreinte, employés, tout-venant des banlieues urbaines) bien que marqués par de profondes disparités de revenus et de conditions de vies, n’auront pas constitué des solidarités assez consistantes pour déchirer l’étau confessionnel ─ et clanique et familial. Etau canalisant par la voie de la répartition confessionnelle et du clientélisme politique l’accession à la fonction publique et aux services de l’État comme du privé : une trame sociale, politique et cléricale se nourrissant précisément des conflits comme des privilèges réels et supposés à l’origine des idéologies d’arrogances et de frustrations…

4 – L’arabo-islamisme se manifestera en idéologie de frustration. Le libano-christianisme en idéologie d’arrogance. Le nassérisme puis la cause palestinienne exprimèrent pour l’essentiel la première position, le chamounisme, le phalangisme, les Forces libanaises et enfin le aounisme, avec leur déterminante pro-occidentale, la seconde… Ainsi dès les années cinquante, la politique américaine au Moyen-Orient trouva-t-elle dans les libano-chrétiens représentés par le président Chamoun des alliés, quand les musulmans libanais rejoignaient massivement en tant qu’Arabo-musulmans le camp nassérien, et ce fut déjà, en 1958, la première guerre civile, version soft de celle de 1975.

5 – L’analyste « objectif » serait tenté de rejeter la démesure dans l’arrogance comme dans la frustration. Cependant l’Histoire concrète se nourrit de privilèges, fussent-ils érodés. Les suites des évènements de 1958 sont flagrantes. Le Liban connut douze années de pouvoir chéhabiste, qui quoique chrétien –et quelles que fussent les critiques qui pussent lui être portés– redressa dans une certaine mesure la « balance communautaire » libanaise, en oeuvrant à intégrer réellement les musulmans libanais dans un creuset national étatique modernisé : mais cette expérience périclita devant l’hégémonisme maronite (soutenue en cela par une partie de la féodalité politique musulmane) ─ ainsi court l’Histoire et partout dans le monde, elle apparaît plus souvent comme histoire de privilèges qui s’obstinent que de leurs remises en question.

6 – La guerre civile de 1975-1990 résulte de la conjonction de l’évolution régionale suite aux guerres israélo-arabes de 1967 et de 1973 (avec le développement de la Résistance palestinienne au Liban) et de l’échec au Liban de la tentative chéhabiste d’équilibrage communautaire : sans la prédisposition des communautés musulmanes, y compris de leurs couches aisées, à s’allier à la Résistance palestinienne, au risque de briser les structures d’un pays qu’ils ne se reconnaissaient pas, cette guerre n’aurait trouvé de quoi s’alimenter. Le projet d’un Liban « démocratique » brandi par les forces dites « nationales » et « de gauche » à l’amorce du conflit, appuyées sur la Résistance palestinienne, pour légitime qu’il pût être, ne pouvait qu’être aspiré finalement par le vortex communautaire, d’autant plus qu’irréaliste par son alliance même (le Liban n’ayant pas les capacités de soutenir un conflit militaire contre Israël). A partir de l’occupation Syrienne de 1976, la guerre, par ses acteurs internes, sera donc structurellement confessionnelle (et palestinienne jusqu’en 1982) –le rôle régional étant tenu par la Syrie et Israël.

7 – Après un intermède d’apothéose artificielle en 1982, incarnée par l’accession à la tête de l’État de l’emblème de « l’arrogance » maronite, Béchir Gémayel, allié à l’armée occupante israélienne, la prépondérance maronite finira par être la principale perdante de la guerre : son nouveau porte-drapeau, le général Aoun, exilé (en 1990). Une défaite conséquente à l’approbation américaine d’une intervention militaire syrienne au nom de la stabilité régionale–alliance apparemment contre nature, mais n’était-ce pas la prééminence maronite qui devenait contre nature ?

8 – De 1990 à 2005, quinze ans de paix intérieure sous la mainmise syrienne. Les modifications institutionnelles apportées à l’entame de cette période par les « accords de Taëf » avaient transféré les principaux pouvoirs du Président de la République maronite au Conseil des ministres multiconfessionnel. Le premier ministre sunnite trouvait ses prérogatives nettement renforcées, d’autant plus que le poste allait être occupé durant le gros de la période par Rafic Hariri, détenteur par ailleurs d’importants moyens économico-financiers privés et entretenant des rapports privilégiés avec l’Arabie Saoudite. Si la période est dédiée à la reconstruction et à la stabilisation monétaire, ce sera au prix d’un lourd endettement du pays –situation on ne peut plus propice à la corruption à grande échelle. Sur le plan social quelques mesures de modernisation sont initiées, mais l’interpénétration des intérêts économiques privés de Rafic Hariri avec ceux de l’État est flagrante, notamment à travers ma mainmise du magna sur le centre commercial de Beyrouth par le biais de la société Solidere. Une nouvelle économie faisant la part belle aux revenus non fixes et aux fortunes constituées dans la diaspora ne permettra pas à la classe moyenne, largement laminée par la crise monétaire de la guerre, de se reconstituer suffisamment. Au niveau syndical, les organisations apparaissent encore plus fragiles qu’elle ne l’étaient par le passé, et au niveau politique la gauche ne trouve pas d’assise à une renaissance.

9 – Malgré le vœu pieux d’une déconfessionnalisation de l’État proclamé par les accords de Taëf, le Liban va demeurer aussi profondément confessionnel qu’il était, en ayant de surcroît à digérer le nouvel équilibre communautaire. Seule l’occupation syrienne interdit à la digestion de dégénérer, en lui administrant un traitement consolidant les liens avec la Syrie.Car désormais le renversement de l’équilibre démographique entre les communautés est officieusement reconnu : en gros 65%-35% à l’avantage des communautés musulmanes. Si la communauté maronite reste largement prédominante dans l’ensemble chrétien, des changements de masse et d’influence boostent les deux principales communautés musulmanes : la communauté sunnite, forte de la place de Rafic Hariri et de l’affaiblissement chrétien, vise à une prééminence (aggravant la frustration maronite), alors que parallèlement s’affirmait la montée en puissance de la communauté chiite…

10 – Les évaluations officieuses accordent à la communauté chiite un poids démographique situé entre 30 % et 32% de la population libanaise. Ce qui en ferait la communauté la plus nombreuse du pays. Dans un premier temps ce poids s’exprime au niveau politique par le mouvement Amal et le rôle renforcé du président chiite du Parlement –allié privilégié de la Syrie. Cependant la persistance de l’occupation israélienne au Sud-Liban finira par transférer la prépondérance dans le milieu chiite à un autre acteur : les accords d’Oslo entre Palestiniens et Israéliens ayant entraîné la cessation de l’opposition armée entre les deux parties, le Hezbollah se retrouve dominant pour porter le flambeau de la résistance, surtout après avoir réprimé les autres forces résistantes, notamment de Gauche. Un monopole qui se révélera fructueux suite à la défaillance des accords d’Oslo.

11 – Fort de la manne financière iranienne et de l’essentiel soutien syrien, le Parti fondamentaliste de Dieu, jusque-là minoritaire, devient la « Résistance ». Son efficience militaire sera illustrée avec un éclat inespéré par le retrait israélien du Sud-Liban au printemps 2000 : un évènement proclamé tout de go comme la première victoire arabe contre Israël. Le Sud-Liban libéré, mais interdit d’armée libanaise, devient un Hezbollah Land. La « Résistance » mue en une armée locale, quand toutes les autres milices libanaises avaient accepté leur désarmement après les accords de Taëf… Une « Résistance » qui pourtant n’a plus rien à libérer, sinon théoriquement les « Fermes de Chebaa », une cible artificiellement concoctée avec la Syrie. En comparaison des autres forces politiques libanaises, le Hezbollah jouit dès lors de moyens à la mesure de l’intérêt que l’Iran et la Syrie trouvent à un instrument rentable (économiquement et géopolitiquement pour la Syrie, dans l’antagonisme qui l’oppose aux USA et à Israël pour l’Iren).

12 – Ayant affirmé son leadership sur la communauté sunnite au dépend de ses chefs traditionnels, et accru son envergure arabe et internationale, Hariri fut enclin à secouer le joug Syrien. Dans un État libanais rebâti, dont il se voyait l’architecte et s’en voulait le contrôleur, une alliance christiano-druzo-sunite aurait exprimé le pays majoritaire face à l’occupation syrienne, celle-ci ne conservant que la sympathie chiite… Situation inacceptable pour le régime syrien, d’autant plus que fragilisé par la politique américaine offensive prétendument ant-dictatoriale au Moyen-Orient qui détruisit le régime irakien ─ ce qui lui interdisait le recours flagrant à la force.A l’image de l’assassinat de Kamal Joumblatt en 1977, celui de Hariri en 2005 apparaît comme l’initiative logique d’un régime pour qui le meurtre a fréquemment été un mode d’action payant au Liban. L’objectif étant de décapiter la communauté sunnite, de lui remettre en selle ses vieux leaders obéissants, et de terroriser le druze Walid Joumblatt… L’erreur syrienne est naturelle aux dictatures. Il est un moment où la situation extérieure et/ou intérieure se métamorphose sans que le dictateur n’en prenne vraie la mesure, qui agit avec sa grossièreté habituelle quand il eût mieux valu plier. La réplique populaire au meurtre de Hariri mobilisa la majorité du Liban non chiite, et le régime syrien tétanisé par la crainte, crédible à l’époque, d’une éventuelle intervention américaine fut amené à évacuer le pays. Les élections qui s’ensuivirent apportèrent une majorité dont le principal point de ralliement était le refus de la mainmise syrienne.

13 – Le mouvement engendré par la riposte politique et populaire au meurtre de Hariri s’avérait porteur d’une de ces symbioses qui dans l’Histoire d’un pays est de nature à tenir lieu de carburant à long terme –de baume aussi, tempérant les anciennes blessures. Le Liban balbutiait pour l’occasion l’hymne d’une vraie naissance qu’il n’avait jamais eue… Mais les chanteurs peuvent être amenés à déchanter aussi. Au cours du vingtième siècle le Liban avait connu par deux fois le souffle symbiotique ; dans les années quarante pour l’Indépendance et le retrait des troupes françaises, et en 1952 afin renverser le Président réélu Béchara Khouri, l’Histoire montrait que l’Indépendance pouvait être un tonneau vide (sinon chargé d’explosifs), et que chasser un occupant ou un Président pouvait n’avoir d’autre finalité qu’un partage du pouvoir entre féodalités politiques… Pourtant une transformation de taille était visible cette fois : à l’opposé des antécédents, la symbiose de 2005 dépassait la personne d’un Président comme l’affirmation creuse d’un nationalisme libanais ou arabe ; les musulmans libanais qui ont alimenté en masse ce mouvement ne renonçaient sans doute pas à leur arabité, mais ils récusaient au côté des chrétiens la dictature syrienne, et revendiquaient un régime libéral et démocratique aux antipodes du régime syrien. Emportés par le courant, sunnites et druzes, si ambiguës que soient leurs considérations et délicate leur évolution (qui n’était pas sans rappeler celle des kurdes irakiens), se retrouvaient pour la première fois en sympathie avec les valeurs occidentales. Cette nouvelle symbiose apparaissait donc dotée d’un contenu assez consistant pour canaliser les conflits futurs dans des processus de luttes démocratiques plutôt que de les conclure en guerres et assassinats…

14 ─ Mais la configuration confessionnelle libanaise n’autorisera pas un tel avenir, sa réactivité permettra aux facteurs extérieurs de jouer à plein. La Syrie retirée, la voie devenait grande ouverte pour l’Iran, dont le soutien au Hezbollah se révélera plus opérant que les bien plus chétifs soutiens extérieurs à l’autre bord : une véritable armée d’occupation interne était en cours de construction sous la houlette des Gardiens de la révolution iraniens. Le processus sera véloce et multiple :

– En 2006 un accrochage frontalier à l’initiative du Hezbollah déchaîne une riposte israélienne dévastatrice pour le Liban : destructions, 1200 morts, et le Hezb qui a perdu plus de 300 combattants crie à la « victoire divine » ; « victoire » endossée avec un enthousiasme morbide par la foule d’une communauté chiite qui de toute son histoire n’avait connu que des défaites et qui se solidarise dans une sorte de dérèglement collectif avec l’instrument armé de sa prétendue « victoire ». Une morgue d’ancien frustré pointe largement désormais dans la personnalité chiite, qui n’est pas sans rappeler l’arrogance d’ancien nanti persistant dans certaines franges de la communauté maronite. Le Parti de Dieu en gagne une popularité à l’échelle du monde arabe : n’a-t-il pas infligé une deuxième défaite à l’ennemi qui avait écrasé les armées arabes à plusieurs reprises.

– Le Hezbollah s’instaure en principal représentant de l’axe Syro-Iranien au Liban, marginalisant les autres mouvements pro-syriens et imposant au mouvement Amal une alliance clairement inégale. Il mérite un soutien démultiplié de la part de ses commanditaires régionaux. Il occupe le centre-ville de Beyrouth deux ans durant dans le but de faire chuter le gouvernement sans que la force publique ne s’aventurât à s’y opposer. En mai 2008 il se sent assez confiant pour dévoiler sa puissance ; en 24 heures il occupera par la force militaire Beyrouth-Ouest et une partie de la Montagne libanaise en réplique à une décision du gouvernement concernant ses équipements d’espionnage à l’aéroport de Beyrouth, l’armée libanaise ne s’y opposera d’aucune façon. Un mini-coup d’État qui signait que le rapport de force dans le pays ne sera plus électoral ou gouvernemental désormais. La leçon sera assimilée à l’excès par toutes les composantes du pays. Les accords de Doha ratifient l’état de fait, attribuant au Hezb et ses alliés un droit (minorité) de blocage au gouvernement : désormais aucune décision ne pourrait être prise par la gouvernance du pays sans son accord. La situation officialisée, plus besoin de recourir à d’autres mini coups d’État, la menace insidieuse suffirait. On peut dater de ce moment une ère hégémonique encore plus destructrice pour l’économie, les institutions et la société libanaises que la guerre civile, et dont les effets en termes de destructions de bâtiments et de vies, toujours en cours, ne sont pas encore calculables…

15 ─ Les années suivantes et jusqu’à 2024, l’évolution du Liban peut être lue à l’aune de l’extension de la mainmise du Hezbollah sur les centres et moyens de pouvoir du pays :

– Il œuvre à neutraliser le concurrent sunnite en sapant l’influence du mouvement haririen, imposant à la tête du gouvernement des personnalités sunnites complaisantes.

– Il jugule la majorité parlementaire par l’intermédiaire du président de la chambre totalement acquis à sa cause, qui ne convoquera les députés que selon son bon plaisir et grippera les institutions. L’élection d’un nouveau président de la République restera bloquée sans qu’aucune institution étatique n’osât que ce fût, jusqu’à l’acceptation par la majorité parlementaire de l’élection de Michel Aoun, allié du Hezb, comme président.

– Il parvient à s’assurer une emprise décisive sur des corps tels que la sûreté générale et le tribunal militaire et son rapport avec l’armée ressemblera de plus en plus à une accointance à son sou avantage. Il aura la main sur les points de passage avec l’extérieur, port, aéroport, passages frontaliers, sans compter les multiples pistes illégales le long de la frontière syrienne.

– Il s’engage, et donc implique le Liban, dans un soutien militaire massif au régime syrien sans même que le gouvernement du Liban en fût informé.

– Durant le mandat de Michel Aoun, un partage insidieux des pouvoirs sous-tendra pour l’essentiel la gouvernance du Liban : Au Hezbollah le Pays, tout ce qui est régalien (affaires étrangères, choses militaires, réglementation et pratiques sécuritaires), à ses alliés, Aoun et Berri, l’État (la fonction publique et le juteux budget) en rétribution de leur sujétion (les revenus propres du Hezb lui permettant de moins trop y tremper).

16 ─ Car il n’y a pas que le politique, l’économie est le nerf de la vie tant pour le Hezb que pour le pays et l’État.

Qu’advient-il au niveau économique dans un Liban assujetti à un Hezbollah ?

Les centaines de millions de dollars reçus annuellement de l’Iran nourrissent grandement les dizaines de milliers de hezbollahis, mais n’y suffisent pas. Des activités lucratives s’imposent.

Un quai géré par le parti au port de Beyrouth fait débarquer (et éventuellement exporter) près de 20 % des importations du Liban sans droits de douanes ni impôts sur le bénéfice, alimentant un marché essentiel dans les zones chiites mais pas que. La mainmise sur une grande partie des frontières permet d’alimenter le marché syrien en produits pétroliers et autres qui bénéficient des subventions de l’État libanais. La drogue devenue l’apanage de cadors chiites subventionne grassement la moukawama pour sa protection. La constellation complexe d’entreprises économiques du parti (financières, sociales, foncières, agricoles, manufacturières et commerciales) échappe largement bien entendu aux impôts et taxes. Si ces activités complètent efficacement la manne iranienne du Hezb, les revenus conséquents qu’elle ôtent à l’État libanais ne constituent qu’une part réduite des pertes considérables qu’elles occasionnent au pays. La coupure économique avec les pays arabes du Golf, et pour une large part avec les pays occidentaux, fait gravement plonger l’économie et les finances libanaises à partir notamment de 2011. Et le pillage clientéliste de l’État prioritairement par les alliés du Hezb n’a pas de commune mesure par ailleurs avec la corruption endémique que le Liban a toujours connu sans qu’elle l’ait conduit à sa perte. Le pays n’a survécu économiquement jusqu’en 2024 que par une pyramide de Ponzi aspirant année après année les fonds des déposants particuliers dans les banques pour subventionner la consommation des ménages, les salaires d’une fonction publique pléthorique, et bien naturellement les caisses politiques et la corruption. Les conséquences économiques apparaissent après coup plus désastreuses que celle causées par les 15 années de guerre civile.

17 ─ En octobre 2019, le Liban connut le plus grand soulèvement populaire pacifique de son histoire. Et ça dura des mois. Une mobilisation spontanée, autonome, transversale à toutes les confessions, menaçante pour toutes les têtes politiques traditionnelles. Toutes les couches sociales y prenaient part. La pyramide de Ponzi s’est trouvée éventée, la situation loqueteuse des finances publiques et du système bancaires mise à nue. Normalement, dans un pays qui connait une telle situation, la rue finit par faire chuter le pouvoir, sinon l’armée fait un coup d’État. Pas au Liban, où il y a le Hezbollah. Ce ne sont pas les forces politiques traditionnelles sidérées par la situation qui purent agir , ce sont les sbires du parti de Dieu qui s’attelèrent à la répression, et parvinrent avec leurs alliés à neutraliser le mouvement.

La conséquence en sera la faillite déclarée du Liban, la chute de la monnaie, l’annonce de l’évaporation des dépôts bancaires, la division par deux du revenu national, la misère généralisée. Et peut-être pire que tout, le désespoir : si un tel mouvement n’a pas été capable changer les choses, qu’est-ce qui pourrait ?! La réponse : évidemment rien. C’est le « rien » que sent toute population sous les dictatures : en Syrie, l’armée de Assad, au Liban, l’armée du Hezbollah. Les Syriens ont remplacé le « rien » par la guerre civile, ce n’était même plus possible au Liban après celle que l’on avait eu. Quant à l’armée régulière libanaise, qu’en était-il ? Elle avait dévoilé son incapacité, alors même qu’elle ne pouvait même plus payer ses salaires. Et comme pour donner un corps symbolique à ce « rien », voici une micro bombe atomique qui détruit le port, dévaste la ville. Là encore le Hezb n’y serait pas pour rien, on ne prête qu’aux riches, il va tout faire, pression, menaces, pour bloquer l’enquête sur les responsabilités. La période qui s’ensuivit sera la pire, Michel Aoun bloque sa signature présidentielle et donc toute gouvernance du pays tant que ses opposants ne ratifieraient pas son gendre comme future président. Le mandat de Aoun achevé, le Hezbollah et son allié Nabih Berri bloquent toute possibilité d’élection présidentielle tant qu’ils n’obtiendraient pas l’élection d’un président à leur goût.

Pendant ce temps, le « rien » devenait encore plus rien. Le pays hesbollahi et l’État Berri-Aoun continuent à se servir de la dernière tranche des dépôts bancaires en réserve à la banque centrale pour assurer la survie de leur hégémonie.

18 ─ Et puis miracle… et catastrophe.

Le miracle : 1924-25, Le Hezbollah prend par deux fois l’initiative d’ouvrir les hostilités avec Israël (ou plutôt se soumet aux injonctions de l’Iran). Et cette fois, c’est « la défaite divine ». Le parti dont toute la propagande n’était plus faite que de rodomontades, en ressort littéralement laminé, perdant chefs, sous-chefs et une grande part de ses moyens ─ peut-être les trois quarts en comptant la privation de son sanctuaire syrien.

La catastrophe : Le Hezb a entraîné avec lui le pays dans la destruction, particulièrement le Sud, la région de sa propre communauté si fière de son parti armé : cette fois, Israël ne s’en tient plus à bombarder, détruire, occuper ; Israël efface. Des dizaines de villages. Le Liban ruiné, miséreux, doit enrichir son discours chimérique sur « le recouvrement des dépôts bancaires » d’un thème aussi pharamineux : « la reconstruction » ; bonne chance pour les Sudistes.

La catastrophe, le Liban passera sans doute des dizaines d’années à s’en rétablir. Etudions à ce stade le miracle : Le nœud atroce qui tordait les entrailles du pays s’est trouvé tout d’un coup relâché. Feu Hassan Nosrallah ne pouvait peut-être pas imposer tout au Liban, mais il pouvait tout empêcher ; ses successeurs n’y parviennent plus, à commencer par l’élection d’un président et la nomination d’un gouvernement qui ne soient pas de leur bord.

19 ─ Que peut, que veut le pouvoir étatique actuel. Quels sont ses atouts ? Ses entraves ?

Le pouvoir bicéphale (Président + gouvernement) installé en 2025 s’inscrit dans la logique à long terme d’un système économique capitaliste intégré à l’alliance arabo-occidentale ; aux niveau politique, un régime électif libéral toujours apparié à la structure confessionnelle et clanique traditionnelle du pays mais ouvert à un modernisme institutionnel partiellement d’apparat.

Les atouts :

─ L’appui majoritaire de la totalité des communautés confessionnelles du pays, la communauté chiite exceptée, au projet gouvernemental. Deux faits notamment sont à souligner, qui ont réorienté radicalement les prédispositions politiques libanaises :

+ La communauté sunnite, sans abandonner son inclination arabisante, s’est nettement libanisée au cours des vingt dernières années, et l’écrasante majorité de ses élites parient aujourd’hui sur la voie institutionnelle libanaise.

+ la communauté maronite semble avoir pour sa plus grande part plié la page du courant aouniste quelle avait partiellement appuyé dans une nostalgie revancharde mais qui l’avait entrainé dans une alliance contre-nature avec le camp anti-occidental du Hezbollah. Les maronites semblent avoir ratifié en majorité l’arabité politique du Liban comme conséquence de son arabité économique, ce qui éloigne le fantôme de la conflictualité confessionnelle.

─ Les pays arabes du Golfe, notamment l’Arabie Saoudite, ainsi que l’Égypte, s’impliquent dans le soutient international et interne au nouveau pouvoir.

─ Le pouvoir libanais bénéficie d’un soutien européen, et dans une certaine mesure américain, nettement plus affiché que par le passé pour ses prédécesseurs.

─ Pour la première fois depuis l’existence indépendante des deux États, le Liban semble connaître un rapport égalitaire avec la Syrie ; le nouveau pouvoir dispose notamment de l’appui du régime syrien dans sa volonté de désarmer le Hezbollah.

Les entraves :

─ La mauvaise fortune historique du Liban : son voisinage immédiat avec la question juive, et partant palestinienne.

─ Un autre piège de l’Histoire : la répartition géographique des communautés libanaises. Si les chiites s’étaient trouvés à l’extrême Nord du pays, le Hezbollah aurait été d’un intérêt moindre pour l’Iran et il n’aurait pu se prévaloir de la « moukawama »…

─ L’Iran Chiite ; qui trouve dans les Chiites Libanais une réserve démographique et militaire locale : pas besoin comme Israël d’une armée d’occupation, l’occupation est sur place.

─ Le Hezbollah donc… Ce qui en reste n’aurait pu rivaliser avec un État fort, mais il suffit pour résister à un état en ruine.

─ L’État dépourvu de moyens d’action : un système financier à l’état de décombres, un budget au-dessous du minimum vital, une économie de survie basique, un corps de fonctionnaires pléthorique sous perfusion, la misère majoritaire, des forces armées restreintes à une fonction sécuritaire, inapte tant à la défense du pays que pour assurer la paix civile…

Sans moyens, par où commencer ?

20 ─ Sans moyens, on ne peut débuter que par du déclaratif, en continuant à assurer le minimum légal et sécuritaire pour le citoyen lambda tout en distribuant les aides minimales reçues de ci de là.

Mais le déclaratif ne se réduit pas aux discours d’un président et d’un premier ministre qui ressassent les promesses inconsistantes de rendre les dépôts bancaires, de reconstruire le Sud qu’on aura libéré jusqu’aux dernier mètre, de rétablir l’électricité et autre blabla nécessaire mais lassant. Il s’articule sur les quelques atouts dont le gouvernement dispose pour agir sur les entraves en portant l’attention générale sur le noeud principal qui bloque tout le reste : Le désarmement du Hezbollah. Sans ce désarmement, l’atout du soutien arabe et international à l’État libanais restera strictement déclaratif lui aussi. Adossé à la majorité de la population, le gouvernement ne cesse de d’adjurer le Hezbollah de remettre ses armes à l’armée régulière, tout en répétant au nom de la paix civile qu’il ne ferait rien pour exécuter autrement ses déclarations. Et le Hezb désormais sous la houlette iranienne directe, fort du soutien persistant d’une grande partie de la communauté chiite et de la docilité de Nabih Berré, de répéter qu’il ne serait même pas question de discuter du sujet tant qu’Israël ne se serait pas retiré du dernier mètre de territoire libanais ; Israël qui répète qu’il ne se retirerait qu’après que le Hezbollah eut remis sa dernière arme à l’armée, tout en poursuivant assidument son œuvre de destruction. Qui c’est qui va reculer en premier ? Le Hezb qui dispose toujours du moyen d’envoyer quelques bombinettes qui donneraient à Israël les justifications dont il a besoin, ou Israël sous la bien trop timide pression des États-Unis, alors qu’il a largement gagné la guerre militaire ? Et l’armée libanaise dans ce pétrin ?

Son silence est assourdissant. Peut-elle, ne peut-elle pas ? Est-ce affaire de pouvoir ou de vouloir ? Une armée plus nombreuse que toute autre au monde relativement à la population du pays, bien entrainée semble-t-il, qui a montré en quelques occasions des capacités au combat, devrait pouvoir s’imposer à un Hezbollah tellement affaibli qu’il compte de plus en plus sur des éléments tout jeunes ou non libanais. Mais une armée à l’armement déficient, aux salaires de misère, chiite pour un tiers, dont beaucoup d’officiers ont été formés sous la domination syrienne, qui a pendant trente-cinq ans pratiqué la coordination parfaite avec le Hezbollah, pourrait-elle au moins prouver son unité et ses dispositions pour que les suspicions qu’elle soulève ne dominent pas chez ceux qui sont appelé à la soutenir matériellement et financièrement ? Ce n’est pas l’armée libanaise qui a mis fin à la guerre civile, et sa scission confessionnelle alors est de triste mémoire. Il avait fallu en dernier ressort que les États-Unis en appellent à l’armée syrienne. C’est ce que le président américain actuel suggère encore aujourd’hui en appelant le nouveau pouvoir syrien à mettre de l’ordre au Liban, un irréalisme à la hauteur de l’inextricabilité de la situation. On voit que le nœud n’est pas près d’être tranché : il ne le serait pas en en tout cas pas en persévérant à en appeler à la bonne volonté du Hezbollah, l’Iran n’ayant aucun intérêt à ce qu’il remette ses armes, ou à Israël qui n’a aucun intérêt dans la conjoncture actuelle à se retirer des territoires qu’il a occupés. Reste à s’en remettre aux tergiversations américaines qui se retranchent pour l’instant derrière des négociations directes entre le Liban et Israël dont le résultat le plus effectif est d’empêcher les bombardements de Beyrouth, du port et de l’aéroport. Et à attendre cyniquement le sort des armes entre les belligérants Israëlien et iranien*, en remettant à de meilleurs jours les autres problèmes fondamentaux du Liban (quelques transformations positives parcellaires dans la situation intérieure s’effectuant tout de même à un rythme de tortue).

* Tout en continuant à vociférer pour qu’Israël se retire et que le Hezb remette ses armes, du bruit en vue de conserver l’appui populaire tout en espérant agir sur le positionnement international. Le cynisme attentiste de cette attitude est flagrant, mais y a-t-il d’autre positionnement réaliste pour un pays qui a perdu depuis si longtemps la guerre militaire face à l’Iran et à Israël et qui ne peut espérer un retournement international à courte échéance ? Ceux qui prônent de mettre la barre plus haut ne proposent qu’un mur pour s’y cogner, et la position guerrière jusqu’au-boutiste du Hezbollah ne mènerait qu’à bien pire encore : le Japon militariste et l’Allemagne idéologisée n’ont eu d’autre choix que la reddition totale, quant au Vietnam il avait des soutiens que le Liban n’a pas. La mauvaise foi suicidaire à court terme du prétendu « axe de la résistance » ne peut avoir d’autre fin que le soutien d’une position iranienne suicidaire à plus long terme. La seule autre voie théorique possible pour le Liban, eût été moyennant un prix de mutation très lourd, un changement de paradigme économique et social impliquant de s’ouvrir à d’autres alliances internationales que l’indigent Iran. Mais c’est une voie dont le potentiel effectif est nul, vue la structure actuelle de la société libanaise et l’absence de forces politiques porteuses.

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