Peut-on en France (et en Europe), sans être un sympathisant idéologique ou politique de Monsieur Poutine et sans être un adepte du RN, de FI ou de la sphère Bolloré, se poser des questions sur la guerre en Ukraine et sur le positionnement français et européen à ce sujet ?
─ Est-il dans les normes d’une vraie gouvernance démocratique de « protéger » l’opinion des citoyens en leur interdisant les sources d’information adverses ? Suffit-il de nommer les allégations qui vont dans le sens du gouvernement « information » et les allégations adverses « désinformation », « propagande » ou « ingérence » pour s’arroger le droit d’interdire les médias de « l’ennemi » ? Le citoyen d’un pays démocratique n’est-il pas censé grâce à la liberté d’information dont il jouit être à même de faire la part des choses et grâce à son esprit exercé à la liberté rationnelle de se mettre à l’abri de l’intoxication médiatique (à condition qu’il dispose de la diversité des positions contradictoires) ? Les médias russes ont été interdit en Europe dès 2022, au début de la guerre Russo-ukrainienne : dans le cas de Spoutnik, on pourrait trouver des justifications, vu l’outrance du discours, mais pour RT ? Il se trouve que j’ai encore accès à cette chaîne dans ses versions arabes et anglaises, et j’affirme que le degré de propagande que comportent ses « informations » et « débats » n’est pas franchement supérieur à ce que servent France 24 arabe ou TV5 Monde, et certainement d’une tenue moins biaisée que LCI (qui mérite son surnom de Télé Ukraine à Paris). La Russie elle, n’a interdit France 24 (avec d’autres média européens) qu’en août 2026, quatre ans après l’interdiction de RT en Europe : un État autoritaire redoute moins les médias d’États démocratiques, que les États démocratiques les médias d’un État autoritaire ?
─ La coupure du son adverse n’est qu’une facette de la rupture globale avec tout ce qui est russe. Le ministre de la défense français justifie l’expulsions de journalistes russes par leur activité de propagande (en assurant que la France est disposée à admettre les « vrais journalistes » russes : à interpréter que n’est un vrai journaliste que celui qui adopte la bonne position sur la guerre Russo-ukrainienne : une définition du journalisme similaire à celle du gouvernement autocratique russe). Aux pays Baltes, l’interdiction a touché aussi bien les opposants russes. L’ONU a critiqué l’interdiction de ces médias et la Fédération européenne des journalistes y a vu une : « mesure (qui) crée un dangereux précédent qui représente une menace pour la liberté de la presse. » Puis le couperet a concerné les citoyens russes tous azimuts : les oligarques qui vivaient en Europe (qu’ils fassent pression sur le pouvoir russe ; mais finalement cela est revenu à ce qu’ils soient forcés à investir et vivre dans leur pays plutôt qu’en Europe ; un cadeau au pouvoir poutinien qui cherchait depuis longtemps à garder les capitaux privés russes en Russie) ; une sanction étendue durant un temps aux sportifs, même individuels, à qui les sportifs ukrainiens se devaient de ne pas serrer la main ; aux artistes s’ils n’adoptent pas haut et fort la position européenne contre celle de leur pays. L’ostracisme généralisé qui s’est répandu n’a pas épargné les écrivains russes classiques ni la littérature enfantine ; l’université de Milan censure l’étude de Dostoevsky, à Florence on a débattu de déboulonner sa statue, Misha et Mishka sont interdits en Ukraine et 50 députés britanniques demandent à en faire de même Royaume-Uni (la célèbre bande dessinée ne comporte ni drapeau russe ni, dans sa version européenne, un mot de russe) : le ministère de la culture français ne s’est jamais ému de ces outrances. A ma connaissance, il n’avait pas été question d’interdire Mozart, Goethe ou les Contes de Grimm durant les guerres avec l’Allemagne. Et en 2026, pour la première fois en 50 ans, il n’y a eu aucun poste de langue russe aux concours du CAPES et de l’agrégation.
─ Puisque nous n’avons pas accès à d’autres versions concernant les causes, le déroulement et les conséquences de la guerre Ukrainienne que celles des gouvernements européens (et que nous restons réticents à visiter CNEWS) nous voici, pour nous bâtir une vision plus convaincante, obligés de feuilleter assidument la toile avec les bribes de langues étrangères dont nous disposons et d’exercer un maximum de questionnement sceptique grâce à la formation cartésienne dont nous a armé le système éducatif de notre régime démocratique. La position affichée par les gouvernements européens, largement soutenue par l’élite européenne (partis politiques de gouvernement et presse de Droite comme de Gauche) est massivement ratifiée par le citoyen européen lambda non-adepte des extrêmes Droite ou Gauche, elle est d’une pureté : Le dictateur Poutine, qui veut reconstituer l’empire russe, agresse l’Ukraine démocratique comme Hitler bâtissant son troisième Reich avait agressé la Pologne, et l’Europe démocratique et solidaire a pris la défense de la courageuse Ukraine qui ne cherche qu’à vivre sa démocratie. Ce n’est pas la première fois que le citoyen démocratique lambda se gargarise de positions morales : il ne s’est pas toujours trompé, mais il se trouve que chaque fois qu’il s’était trompé, il s’était trompé massivement, consensuellement derrière ses élites, alors qu’il n’avait pas bénéficié d’un débat effectif suffisant. Et dans ces cas-là, le citoyen lambda est très dangereux, car il renforce ses dirigeants dans la conviction qu’ils sont sur la bonne voie non seulement en politique étrangère mais aussi (et surtout) dans leur visée électorale (un des effets secondaires difficilement évitables de la démocratie).
Cependant la morale, souvent justificatrice de guerres, n’en a jamais été la vraie explication en dernière (et souvent même en première) instance. Si une morale déterminée peut constituer un fluide de cohésion à l’intérieur d’une société (notamment les sociétés de démocraties électives au nom de l’intérêt bien compris électoralement des électeurs), elle disparait dans les faits dès que la société en question sort d’elle-même et s’adresse à l’autre, à « l’étranger » : à l’international, le rapport n’est plus démocratique, il est géo-politico-économique, et c’est un rapport de force. C’est bien les sociétés démocratiques occidentales, qu’elles fussent gérées par la Droite ou la Gauche qui ont pratiqué le colonialisme, puis le néo-colonialisme, puis l’impérialisme, puis la globalisation inégalitaire. Et dans la géopolitique les règles, bâties sur les rapports de force même quand elles sont pacifiques, ne sont pas les mêmes que dans la science, ce sont les règles d’un ring : il n’y a pas une vérité, mais autant de vérités que de rivaux ou d’adversaire, et toujours une morale pour les justifier. Revenons aux cas Ukrainien : l’Occident démocratique crie à l’agression russe et appuie l’Ukraine défensivement au nom de la communauté des valeurs démocratiques et de la défense du droit international. Les arguments occidentaux nous sont bien connus, mais il nous faut recouvrer les arguments russes qui nous sont interdits. La Russie crie à l’agression occidentale et se retranche derrière une règle très commune de la géopolitique : aucune puissance n’admettrait sinon de force, qu’un État frontalier devienne une base pour l’adversaire. C’était bien ce que le pouvoir ukrainien ourdissait en connivence avec les gouvernements occidentaux : en oeuvrant à entrer dans l’OTAN et l’Union Européenne, en confiant la réforme de son armée aux États-Unis (dont un Général avait son bureau attenant à celui du ministre de la Défense Ukrainien*), et en se préparant à se retirer de la CEI qui la liait à la Russie. Les États-Unis, tout démocratiques qu’ils soient, appliquent cette règle géopolitique sans parcimonie en Amérique Latine, et la France démocratique l’a appliqué sans vergogne en Afrique. Comment réagirait les États-Unis si le Mexique s’alignait militairement avec la Chine ? Et le problème de la légitimité des arguments se complique évidemment quand l’État limitrophe se trouve avoir été historiquement lié à son puissant voisin dans une entité étatique et une sphère culturelle commune. L’argumentation russe n’est pas dépourvue de pertinence, et malgré ce qu’en dit LCI, la majorité du peuple russe semble y adhérer, on comprend la réticence en Occident à lui permettre d’être médiatiquement développée. Mais cette pertinence en soi n’amoindrit pas l’autre face de l’argumentation occidentale, la face morale : si les Ukrainiens veulent vivre dans un État démocratique souverain, c’est leur droit, et l’Occident est légitime moralement à les soutenir. L’argumentation russe parvient seulement à inverser la responsabilité géopolitique de l’engagement des hostilités : pourquoi la guerre a commencé, et qui a commencé ! Arborer cependant cette responsabilité morale reviendrait à reprendre le leitmotiv du droit d’ingérence international pour la démocratie, qui aujourd’hui n’est plus de mise dans le discours général occidental : et pourquoi alors n’aurait-il cours qu’au profit de l’Ukraine ? Parce que l’Ukraine est en Europe, et qu’elle voisine la Russie ? Et l’on revient aux vérités contradictoires de la géopolitique ! L’on peut enfoncer le clou : la solidarité morale de l’Occident avec les musulmans par exemple, concerne Tchétchènes et Ouigours, non les musulmans (et musulmanes surtout) afghans pourtant plus nombreux et qui connaissent des conditions bien pires, ni les deux cents millions de musulmans discriminés en Inde, sans parler des nombreuses dictatures alliées de l’Occident … Une solidarité donc qui n’intéresse le Monde occidental que parce qu’elle concerne la Russie et la Chine : un affichage moral, à motivation réelle strictement géopolitique.
Et les analystes russes d’aller plus loin : l’objectif de l’Occident à la fin de la Guerre froide ne s’arrêtait pas en fait à la fin de l’Union soviétique, il incluait l’affaiblissement radical de la Russie ; en conservant l’OTAN qui n’a pas d’autre utilité, en alimentant les animosités anti-russes en Europe de l’Est et dans les anciennes républiques soviétiques, et en œuvrant à la désintégration même de la Fédération de Russie (d’où la sympathie avec le soulèvement Tchétchène, la dédain de la main-tendue russe, les rapports amicaux tissés entre l’Occident et le monde des oligarques qui étaient en passe de vendre le principal de l’économie russe aux intérêts occidentaux.) Un président français, allègue-t-on, aurait émis en comité restreint que l’Europe pouvait gérer les rapports avec une Russie de 80 millions d’habitants, pas de 150 millions.
Cette contre-analyse russe peut être excessive, mais non repoussée dans tous ses éléments, et sûrement pas dans son exposé des géostratégies anti-russes de l’Occident et de sa volonté d’affaiblir la Russie. Elle est en tout état de cause suffisamment prise en compte par les gouvernements occidentaux pour qu’ils élèvent une muraille d’empêchements afin d’interdire ses arguments parmi le public occidental. Les gouvernement occidentaux (notamment le trio France-Allemagne-Royaume-Uni + la Pologne et les Pays Baltes) ont dû développer d’autres arguments que le soutien de la démocratie ukrainienne face à un dictateur, plus grossiers mais croient-il plus mobilisateurs car menaçant directement le citoyen européen : Poutine préparerait une attaque militaire, voire une invasion de l’Europe ! La question ukrainienne est convertie en question de défense nationale et européenne, les Ukrainiens seraient aujourd’hui la première ligne de défense. L’allégation permet de sortir les tambours de la guerre, de multiplier les discours enflammés, les postures ─ vibrantes (sympathique la tête, menton en avant, de Macron en chef des armées, regard gaullien), d’évoquer gravement le doublement ou même le triplement du budget militaire, de caresser naturellement l’espoir d’une montée sensible des cotes de popularités…
L’argument de la menace militaire de la Russie contre l’Europe ne semble toutefois pas passer chez les classes moyennes auxquelles il s’adresse, malgré l’appui instinctif à « l’Ukraine démocratique » contre « la Russie dictatoriale » : trop grosse, la ficelle.
─ En langage géopolitique, l’intervention russe en Ukraine, désormais une véritable guerre, n’est donc pas mal-fondée… du point de vue russe, qui lui est mal-fondé du point de vue européen, lui-même mal-fondé du point de vue russe. Dans l’optique russe, l’Ukraine qui faisait partie du même empire depuis un millénaire ne pouvait/ne devait pas constituer une assise frontalière pour les adversaires géopolitique de la Russie : la raison historique et la réalité politique se conjuguant pour dire que l’URSS s’est désintégrée mais que la Russie n’a pas perdu de guerre en 1990, elle est toujours une des deux plus grandes puissances nucléaires, et possède divers atouts économiques et géographiques majeurs, ce qui lui donne le droit géopolitique d’imposer à ses voisins de ne pas se mettre au service de ses rivaux : chacun sa place dans le monde ! L’Europe et les États-Unis ne lui consentaient qu’un strapontin ? Raté !
Du point de vue Européen, la Russie devait accepter l’ « évidence » que l’Union Soviétique avait bien perdu la guerre et que l’Occident l’avait gagnée, elle l’avait perdue tant comme puissance géopolitique que comme système économico-politique : les conséquences de cette victoire, dont l’élément le plus flagrant fut le démantèlement de l’URSS, ne saurait être mis en doute, puis en question, par un autocrate qui rêve de reconstituer sinon l’empire tsariste ou soviétique, du moins un glacis autour de lui en soumettant des État destinées dorénavant à faire partie de la sphère occidentale… L’URSS était dangereuse non seulement parce-que communiste, mais aussi parce que russe ─ traînant tout ce que ce qualificatif avait de menaçant par le passé pour l’Europe. En conséquence, l’URSS démantelée, la Russie restait à soumettre : en la réduisant démographiquement, géographiquement, économiquement, enfin seulement le politiquement deviendrait tolérable : une petite Russie deviendrait acceptable dans le giron Européen. Tel était l’angle géopolitique ; mais pour l’habillage, l’économique et le moral n’étaient pas à dédaigner : « La Russie a le revenu national de l’Espagne », se gargarisait Obama. Et les médias et gouvernants occidentaux de réserver à la Russie des qualificatifs et des sanctions dont ils n’usent pas vis-vis-à-vis de leurs alliés turques, saoudiens, africains, de leur partenaire Indien, ni même de leur adversaire principal chinois.
Avec l’assurance des vainqueurs l’Occident agirait donc ; sans prendre de gants avec les présumés perdants ; ouvrant l’Otan presque à tout va, avançant sans subtilités dans les pays Baltes (où il ne ferait plus bon d’appartenir aux grandes minorités russophones), en Géorgie, chez les dictateurs d’Asie centrale, en Ukraine, toujours sous l’étendard fier de la démocratie.
L’Occident sera si confiant en à son droit de vainqueur, sa puissance et la faiblesse du prétentieux adversaire, qu’il semblera sincèrement étonné de la réplique Russe, et il ripostera comme on fait avec un mauvais perdant, pour rappeler le rapport des forces, ratatiner le présomptueux dans la place censée être désormais la sienne : sanctions économiques massives, soutien politique et financier aux oppositions, aide militaire aux gouvernements opposés à la Russie… En un mot on s’enferre !
─ Nous ne pouvons évaluer la justesse en soi de ces deux positionnements antagoniques dès lors que nous n’accordons pas d’authenticité morale à l’un ou à l’autre ; nous sommes par contre légitimes à évaluer leur justesse opérationnelle à la lumière des conséquences pour chacun d’eux de leur conflit sur le terrain, et en confrontant ces conséquences avérées à l’objectif initial et aux intérêts propres des deux bords.
● Poutine ne pouvait laisser l’Occident enfermer son immense pays dans un étau. La Russie eût été réduite à la situation d’un Brésil avec des bombes atomiques. Répliquer s’imposait, en rapport avec la force réelle de la Russie, méconnue par l’Occident. L’intervention armée gagnante en Géorgie encourageait à récidiver en Ukraine. Un général qui sur la base d’une analyse politique bien motivée fait un mauvais calcul militaire, suivi d’une prévision politique erronée : l’Occident aurait trop d’intérêts économiques (pétrole, gaz…) avec la Russie et trop d’appréhension face à son arsenal pour s’engager massivement derrière l’Ukraine dans une guerre qui s’enlise. A la sous-estimation de la résilience ukrainienne, il adjoint une surestimation de la rationalité occidentale et méjuge l’aversion et le mépris que l’Occident tenait à montrer pour la Russie.
● L’Europe a connu au 21ème siècle une claire réduction de sa place économique dans le monde. Son alliance avec les États-Unis qui paraissait indéfectible a tourné à son désavantage, économiquement, notamment par un suçage systématique de ses moyens humains et technologiques de pointe, et militairement : le grand allié réduisant son parapluie sécuritaire et enjoignant à l’Europe d’assurer sa défense par ses propres finances qui sont loin d’être au mieux de leur forme. Et d’autre part, l’Occident dans son entier, mais plus encore l’Europe, s’est retrouvé laminé par la puissance industrielle chinoise et menacé d’un dépassement global majeur : un adversaire à économie de marché certes, mais au régime politique illibéral non électif, à parti unique ; une menace donc touchant à l’essence même du système occidental. Les États-Unis, depuis la présidence Obama, avaient pris conscience de ce danger majeur par rapport à tout autre, et orienté leur action primordialement en direction du Pacifique. Mais voici que suite à l’initiative guerrière de Poutine contre l’Ukraine, l’essentiel de l’énergie et des moyens Occidentaux sont réorientés vers la Russie, jusqu’à en arriver absurdement à prétendre à convaincre la Chine, l’adversaire principal, de sanctionner l’adversaire secondaire qu’est la Russie, offrant en fait à la Chine un allié d’un poids géographique, nucléaire, agricole, et minier considérable au lieu d’avoir tenté de le gagner à l’Occident.
Voilà l’Europe minée par un conflit guerrier dont elle assure principalement le financement, aux conséquences négatives sur son économie déjà maladive, débattant de hausser ses dépenses militaires jusqu’à 5% de son revenu national (quand la proposition de Mario Draghi pour de puissants investissements technologiques n’avaient guère trouvé oreille), promettant (toujours l’absurde !) d’envoyer des forces en Ukraine à travers une fantomatique coalition des volontaires une fois qu’un cessez-le-feu définitif s’y serait établi, ayant fait passer au second plan l’opposition (principale) avec la Chine.
─ Poutine s’est sans doute fourvoyé en envahissant l’Ukraine. Et l’Occident avait certainement sous-estimé la réaction de la Russie en s’acharnant à la cantonner de façon excessive, et il a récidivé en minimisant les moyens et l’opiniâtreté russe à lui résister. La Russie comme l’Europe se retrouvent empêtrés dans une guerre sans issue rapide : au pataugeage de l’un répond le pataugeage de l’autre. Quatre ans et demi déjà de guerre Russie-Ukraine qui ne masque plus la guerre russo-occidentale (désormais européenne pour l’essentiel) ; quatre ans et demi que Poutine attend que l’Ukraine s’agenouille ou que l’Occident excédé l’y force ; quatre ans et demi que l’Ukraine persiste, de plus en plus chétive, et que l’Occident la stimule à bout de bras.
Afin de ne pas en rester à ce frustrant constat objectif, il n’est pas interdit de brosser quelques lignes prospectives : sinon de ce que l’avenir réserve, du moins de ce qu’il ne peut réserver. Des traits décisionnels se dégagent, en tout état de cause :
+ La Russie n’a manifestement pas la capacité d’occuper militairement la totalité de l’Ukraine comme prévu initialement pour y imposer toute sa volonté.
+ La Russie n’a pas les capacités militaires (et économiques) de menacer l’Occident ou l’Europe militairement comme prétend une propagande européenne.
+ La Russie aurait cependant les moyens objectifs de menacer l’Estonie et la Lettonie, en protection des minorités russes et russophones, mais rien n’indique que stratégiquement elle s’y risquerait.
+ La Russie, forte de ses matières premières, de son agriculture prospère, d’une cohésion interne plus consistante que celle des sociétés et du camp occidentaux, dispose malgré des problèmes économiques divers d’une forte résilience à long terme face aux sanctions occidentales.
+ La Russie est parvenue à ne pas être isolée sur le plan international. Son alliance avec la Chine est déterminante ─ pour les deux puissances.
+ Forte de sa puissance nucléaire (incommensurable par rapport à celle de l’Europe), la Russie ne peut être comparée à l’Allemagne ou au Japon de la deuxième guerre mondiale (une facilité comparative des autorités européennes), il n’est pas aisé de soumettre à une défaite partielle de très grande importance une puissance qui ne risque pas d’être défaite globalement.
+ La Russie bénéficie (depuis 2025 et pour un temps encore) d’une connivence avec le pouvoir américain.
+ L’Ukraine qui a démontré sa capacité à limiter radicalement les avancées militaires russes, restera incapable malgré l’appui occidental de récupérer les territoires occupés par la Russie. Outre le risque à long terme de l’assèchement du soutien européen après celui du soutien américain, et la décrépitude de son économie, l’argument démographique est décisif : l’Ukraine ne compterait plus que 28,7 millions de résidents déclarés (selon les autorités ukrainiennes), pour 45 millions en 2014.
+ L’Ukraine constitue un enjeu bien plus important pour la Russie et pour le régime poutinien que pour l’Europe… L’Europe qui voit son alliance économique et militaire avec les États-Unis fortement ébranlée, et qui connaît des difficultés (économiques, renforcement menaçant des extrêmes politiques…) susceptibles de miner son front intérieur malgré la mobilisation massive des élites européennes contre la Russie.
+ L’Occident semble avoir pris pleinement conscience de la puissance chinoise, mais persiste à se comporter dans le monde comme si géopolitiquement la Chine n’existait pas ; il en tire (et en tirera) forcément des déconvenues.
Quelques conclusions transitoires sont du domaine du possible.
× L’Ukraine apparaît (malgré la propagande outrancière européenne) très fatiguée de la guerre, mais la structure du pouvoir ukrainien et les pressions européennes lui interdisent à ce jour de consentir aux concessions qu’elle estime majeures et qui ne sont que le minima admissible pour la Russie.
× La Russie n’a aucun intérêt réel à la perpétuation de ce conflit, mais ne pourrait, et compte tenu de l’équilibre réaliste des forces, accepter moins que de garder les 20% de terre ukrainienne qu’elle occupe et la renonciation de l’Ukraine à toute alliance avec des forces rivales de la Russie.
× Les pouvoirs politiques européens, La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni notamment, ont cependant intégré la guerre d’Ukraine comme un élément constitutif essentiel de leur discours politique et de la mobilisation de leur électorat, qui compenserait en partie la désaffection socio-économique de celui-ci. Leur objectif affiché et leur comportement persistent comme si une victoire décisive contre la Russie par Ukraine interposée était possible. L’appel militariste à la mobilisation massive en vue d’une économie de guerre apparaît pourtant chimérique. La position européenne sur l’Ukraine semble extravagante surtout depuis le positionnement défavorable des États-Unis. Mais un glissement guerrier irréfléchie aux conséquences graves peut de ce fait se déclencher.
Une Ukraine capitaliste, démocratique, libre de son mode de vie, de ses rapports économiques et de ses institutions, prospère (si débarrassée de la corruption), au prix de la perte de 20% de son territoire (peuplé quasi-strictement de russophones) et d’une politique étrangère et militaire bridée pour ne pas menacer ou provoquer la Russie, pourrait bien être une issue réaliste admise tant par la Russie que par les États-Unis… La démocratie n’y perdrait pas (car il n’y a pas vraiment de démocratie sans paix) et l’Europe y gagnerait économiquement, même si ses gouvernements n’auront plus à disposition un discours tambourinant pour masquer leur inefficience.