La déliquescence de la culture française, crise mondialisée d’un concept

Il aura suffi d’un article assez superficiel du Time paru en 2008 pour secouer l’arbre de la suffisance culturelle française. Le magazine américain tire un effet de relief en admirant l’arbre feuillu qui était là encore il y a quelques décennies. Faut-il qu’il soit devenu malingre pour lâcher juste quelques feuilles ratatinées en guise de répliques, limitées curieusement à la branche littéraire de la prose, quand l’article balayait globalement le monde de l’art, des lettres et des sciences humaines. Faut-il voir chez les autres branches quelque acquiescement résigné ?

Depuis mon installation en France il y a un demi-siècle, je m’en suis ombré de tout près, pour le voir s’atrophier à mesure que gonflait une vanité d’autant plus futile qu’elle perdait ses assises… Au point que je ne pus retenir la pensée que j’avais peut-être « choisi » la mauvaise langue littéraire, me surprenant à me plonger même dans des projets de tâter à l’écriture en d’autres langues : ce n’était sûrement pas la déficience de celle que j’avais choisie qui me handicapait, mais le rétrécissement du champ littéraire qu’elle offrait désormais. Non pas que ces autres langues (dans mon cas l’anglais ou l’arabe) ne connussent pas les mutations littéraires que subit le champ de la langue française, mais il y persiste, à l’analyse, des éléments objectifs qui atténuent cette évolution. Si le monde entier endure sans doute la marchandisation à tout va de la culture, les conséquences cependant s’y développent inégalement.

« Culture » et « chef-d’œuvre ».

Traiter le sujet de la culture française requiert de circonscrire la question de la culture en général, sous peine de tomber dans la même confusion que l’article du Time. Le terme est ici à saisir dans son sens restreint, non ethnologique, de manifestation de la pensée en termes de conceptualisation ou de fiction, par la voie de la langue, de la forme, du symbole ou du son, dans une finalité de consommation strictement sensitive ou intellectuelle, autrement dit : les lettres, les arts et les théories des sciences sociales. Le piège d’une telle définition réside dans son parasitage par la sphère du divertissement, avec laquelle la culture est appelée à cohabiter, paraissant s’y confondre pour certaines activités, confusion clamée explicitement dans des conceptions américaines contemporaines. L’arme du bon sens maniée par la gent cultivée avait été suffisante pour classer un Balzac ou un Stendhal divertissants dans la sphère culturelle, mais semble de nos jours s’être émoussée au point qu’on y voit ranger les productions les plus superficielles pourvu qu’elles disposent d’un large public. Entretemps la « démocratisation de la culture » est passée par là, attirant des masses nouvelles « vers le haut » et la culture vers le bas ; l’« exigence » est devenue le mot pour qualifier un produit élitiste, en fait « peu vendable ». Dans ce qui était la « patrie de la culture » un journaliste, du Nouvel Observateur, s’est risqué à ces propos (dans son blog personnel) : Il n’y a pas plus de Molière en France aujourd’hui, que d’Henry James aux États-Unis et, dans l’Hexagone comme partout, « l’idée même de chef-d’œuvre a disparu dans la seconde moitié du XXe siècle. Proust aujourd’hui n’aurait pas de sens. Ni Shakespeare, d’ailleurs ». Un constat, point ! Ce surprenant raccourci de quatre siècles statue donc qu’un Shakespeare au XVIème siècle avait un sens, comme un Molière au XVIIème, un voltaire au XVIIIème, un Hugo au XIXème et un Proust au XXème… mais dans la seconde moitié du XXème ce « sens » serait soudain perdu ! Les critiques portant sur la déliquescence littéraire et artistique de notre temps sont réfutées par une disparition (magique ?) de sens : après des siècles de chefs-d’œuvre, une évolution historique « objective » foudroyante expliquerait la disparition des chefs-d’œuvre !

Il n’est pas possible de construire une définition efficiente du chef-d’œuvre qui soit consensuelle par le contenu. On peut toutefois s’en tenir à une définition par la manifestation : un produit artistique ou littéraire suscitant une admiration exceptionnelle des spécialistes reconnus, partagée par le large public « connaisseur » de l’art en question et dans une certaine mesure par le public non connaisseur. Il aura fallu toute cette admiration conjuguée de critiques littéraires, d’écrivains, de lecteurs et de non-lecteurs pour faire de La recherche du temps perdu un chef-d’œuvre. Le contenu, même reconnu par les critiques, ne suffirait pas sans la ratification d’une croyance générale (même majoritairement non-lectrice). Reconnu par la critique et les écrivains, Michel Leiris aura écrit de « grands livres » mais pas de chef-d’œuvre –de même que maints prix Nobel et autres écrivains rentrés pour certains dans l’anonymat. Reconnu par le plus large public, mais pas par les critiques et les « connaisseurs » Dan Brown n’aura produit qu’un divertissement. Que le facteur temps ratifie la donne, et on aura les « grands chefs-d’œuvre ». Cette définition est assez opérationnelle pour regrouper dans une catégorie le populaire Odyssée d’Homère et l’ »illisible » Ulysse de Joyce. Un seul vecteur donc ne suffirait pas. Mais la part relative de chacun des vecteurs est variable : pour peu que le critique admiratif fût Sartre, cette croyance générale s’en trouverait facilement acquise, le livre adoubé par les non-lecteurs –tel Le bruit et la fureur, qui n’est pourtant pas la meilleure œuvre de Faulkner.

Alors, la disparition du chef-d’oeuvre se serait jouée au niveau duquel des facteurs ? La non-reconnaissance qualitative par les critiques et les connaisseurs ? et dans ce cas, serait-elle le fait de la catégorie des auteurs ou de celle d’une critique en désaffection, ou des deux ? Ou la non-reconnaissance quantitative par le public, de plus en plus réticent à adouber l’ »exigence », renvoyant les ouvrages de haute tenue au rayon spécialiste –et souvent à l’avortement à l’état de manuscrit ? Quelle corrélation pourrait-on établir en France avec la disparition des Sartre, Breton et autres monstres sacrés qui se faisaient fort de promouvoir des œuvres « exigeantes » ? Mais faut-il encore en déceler les raisons…

Les conditions objectives scientifiques, économiques et idéologiques sont planétaires.

On avait déjà constaté dans les sciences physiques que le développement de la « quantité de savoir » et des moyens qui y sont nécessaires désormais dépassait l’entendement humain individuel, n’autorisant plus les Archimède, Lavoisier et Einstein : les conditions objectives des sciences rendaient impossibles les « grandes découvertes » individuelles (l’équivalents des chefs-d’œuvre personnels), les atomisant en de multiples mini-résultats partagés par nombre de chercheurs ─ le phénomène se manifeste encore par exception, quand un nom propre s’approprie l’activité de toute une équipe de recherche scientifique, mais depuis la découverte des hélices de l’ADN dans les années soixante on aura connu (malgré la régularité annuelle des prix Nobel) une évolution sidérante des connaissances sans aucun vrai « chef-d’œuvre » individuel.

Cette évolution s’est aussi bien vue dans les sciences sociales, un Marx serait aujourd’hui anachronique ; même un Kant. Un Freud le serait-il ? Peut-être.

Dans les sciences sociales de même que dans la littérature et les arts, la formation de courants et d’écoles fut à même de promouvoir des auteurs et des artistes, suppléant de la sorte la déficience en chefs-d’œuvre particuliers. Ces mouvements collectifs purent entraîner un adoubement critique et public qui en tenait lieu : pour nous en tenir à la grande première moitié du XXème siècle, le Cubisme, le Surréalisme, le Nouveau roman, la Nouvelle vague, le structuralisme, l’empirisme logique et d’autres. Cependant le dernier quart du siècle n’en connut plus guère qui fussent d’envergure.

Faut-il voir dans cette situation un effet de l’évolution objective globale du monde plus qu’un mouvement réduit aux seuls champs de la créativité ? absoudre les écrivains, penseurs et artistes de leur responsabilité particulière ? La domination d’une économie capitaliste mondialisée, l’instauration d’une société de consommation marchande effrénée, constituent-t-elles une base réfractaire au développement créatif ? La défaite des idéologies et des théories philosophiques et sociales qui s’y greffaient a-t-elle défertilisé le champ artistique et littéraire ? Quand l’Espoir perdu, hier porté par des projets « humains » (communisme, nationalisme, existentialisme, personnalisme…), se rabat populairement sur des conceptions religieuses sectaires sans exigences rationnelles, reste-t-il une place pour l’artiste ? L’écologie convertie en relais-dépotoir des contestations politiques et sociales du jour serait-elle appelée à devenir le pâturage central de la créativité ?

Tarissement du champ et confusion des genres.

L’abondance matérielle acquise dans le monde occidental n’y permet plus Les misérables, Les mystères de Paris ou Germinal, et les thèmes centraux de la « nature humaine » qui portèrent les grandes œuvres du passé semblent avoir été tellement rebattus que tout produit qui s’y reporte sent le remâché… Peut-être a-t-on tout dit sur l’amour, l’ambition, la haine et la vengeance ; l’attrait de quelques métaphores neuves ne suffit pas à asseoir un chef-d’œuvre. Peut-être que l’oeuvre littéraire connaît aujourd’hui le sort de la peinture figurative et de la poésie réaliste. Des Flaubert et des Stendhal contemporains existeraient sans doute en nombre, mais apparaîtraient comme des plagiaires ou d’insipides producteurs. Le bien-être matériel serait donc un terreau médiocre pour la littérature : là où il y avait Shakespeare ou Proust, faudrait-il dorénavant se contenter de Modiano ?

Certes, on peut multiplier les produits littéraires et cinématographiques (et pourquoi pas les toiles et les sculptures) sur les empoisonneurs de la planète, le réchauffement climatique, les espèces menacées et la famine –perçue comme phénomène écologique plus que social. Mais quel est donc le handicap qui interdit l’éclosion d’œuvres de grande qualité sur la frustration, le non-être, la religiosité sectaire, les cités et les favelas ? Le drame persiste tout de même en ce monde…

Et pourquoi le Tiers-monde, « riche » encore de tant d’inégalités et de tragédies, n’assure-t-il pas une relève assidue ─ alors que certaines de ses zones furent un temps plus que prometteuses (l’Amérique latine) ?

Corrélative à l’économie mondialisée, la tendance à la cachexie culturelle s’avère effectivement planétaire. Plus flagrante en France car l’appauvrissement du riche est plus visible, elle est moins perçue aux États-Unis puisque le nouveau riche impose ses règles de jugement comme ses dollars comme étalon universel ─ à ce titre, l’article du Time exprimait l’indigence de la conception de l’art américaine autant qu’il soulignait l’indigence de l’art en France. De tout temps, l’art est un apanage des nations les plus puissantes capables d’offrir plus de moyens aux artistes, plus d’élites pour constituer leur public, qui imposent la définition du goût (pas seulement le vêtement occidental ; Shakespeare et Steven Spielberg sont universels parce que le patrimoine européen et le cinéma hollywoodien sont devenu l’Universel). La France avait tenu la gageure de garder sa première place dans la sphère culturelle tout un siècle après l’avoir perdue dans la puissance, une performance bluffante. Qu’elle ait abandonné en 2007 son rang de quatrième marché de l’art à la Chine est normal d’un point de vue historique. Prévoir qu’en émergeant à leur tour à la puissance, la richesse et la démocratie certaines nations créeraient une littérature et un art de l’émergence eût été logique… n’était le nouvel ordre « artistique » universel qui parvient à imposer presque partout sa griffe ─ la confusion du Time est moins innocente qu’il n’y paraît : on a besoin du prestige de l’art d’hier pour valoriser la marchandise artistique d’aujourd’hui, et mettre Marc Lévy et Marcel Proust dans le même panier de la célébrité est bon pour le business, comme de restreindre l’évaluation de l’art au marché de l’art.

Appréciant la littérature américaine sous un angle plus traditionnel, moins marchand, on se permettra d’affirmer que Norman Mailer et Philippe Roth ne comblent pas complètement la place de Faulkner ou de Dos Pasos, que Delillo n’a pas la place qu’il aurait mérité, on remarquera qu’ils appartiennent déjà à une génération passée… Et on ne voit pas qui parmi les nombreux « meilleur écrivain de sa génération » (terme consacré par l’édition pour présenter aux public les écrivains américains) appartiendra à l’histoire de la littérature ou de l’art, quel que soit sa valeur actuelle sur le marché. Reconnaissons au jury du prix Nobel la rareté de ne pas s’être à ce jour laissé dominer par les « valeurs » nouvelles, et étonnons-nous de ne trouver parmi les lauréats qu’un seul romancier des USA depuis 58 ans ─ un romancier du quart-Monde en plus, Tony Morrison… Gordimer, Naipaul, Coetzee, sont des anglophones du Tiers-monde, qui en compte d’autres de qualité dans cette langue qui détient l’avantage aujourd’hui de l’internationalisation.

La démocratisation historique, après une phase d’enrichissement de la culture par l’élargissement du public et du vivier des producteurs, a fini par l’étaler en une couche manifestement trop superficielle. Il aura fallu la victoire, pour le moment décisive, du bien-être marchand couplée à la déliquescence complète des utopies dont l’art aussi se nourrit pour que le divorce historique entre culture et divertissement ne s’effectue pas à l’amiable, pour que celui-ci écrase celle-là. Affirmer que toutes les histoires ayant été racontées, toutes les images peintes, toute les mélodies composées, il n’y a donc plus de place que pour le succédané, serait bien entendu exagéré. Il serait facile de montrer que le resserrement du champ laisse du champ encore, que la sève et la verve ne sont pas épuisées, qu’on trouve toujours des champs nouveaux voire des sources d’énergie neuves à l’imagination, même s’ils demeurent peu exploités. Que si panne il y a, on peut en creusant plus en profondeur trouver du carburant, évolution qui s’est produite dans certains secteurs de l’art avec des fortunes diverses. Ce qui nous amène à préciser que les arts et lettres ne pourraient du fait de leur structure propre être tenus à la même enseigne, et conséquemment ne sont pas affectés de la même façon par la marchandisation renforcée et la déliquescence des espoirs dispensés par les idéologies. Le sujet est large mais un survol des spécificités s’impose, pour aborder à la fin le secteur le plus confus de la littérature en prose.

Les spécificités des arts à l’épreuve de la démocratisation.

La peinture a évolué depuis plus d’un siècle vers de plus en plus d’abstraction, survivant à l’attaque de la photographie et de la popularisation grâce à un marché de l’Art singulier, fondé principalement sur des œuvres d’exemplaire unique. Un nombre limité de collectionneurs disposant de moyens financiers, en liaison avec un nombre de galeristes, décide par la vente directe ou les enchères de la cote d’un peintre ; les musées suivent, et le public se met en longues files devant les expositions pour admirer des produits qui lui échappent en majorité mais ne lui coûtent qu’un déplacement-promenade fortement valorisé culturellement.

La sculpture a surmonté l’épuisement du pur figuratif et les effets de la popularisation grâce à une situation similaire. La marchandisation poussée de la culture sur ces terrains-là pourrait être critiquée évidemment, mais la duplication n’y aura pas été synonyme d’ »ouvrages grand public ».

La musique, de plus en plus facilement dupliquée, s’est répartie entre divers genres et publics. La marchandisation outrancière s’est adjugé le terrain majoritaire démographiquement dit des variétés et du music-hall. La musique classique, l’opéra et les musiques dites expérimentales se sont retrouvés dans des salles et institutions coûteuses bénéficiant de l’aide publique et de la fidélité résolue de l’élite aisée. Certains genres tels le jazz et la chanson de texte plus recherché (notamment en France) établissent un petit pont entre les deux publics. La musique détient aussi la singularité de productions marginales et ethniques populaires mais peu marchandes, peu couteuses et peu exigeantes culturellement, qui peuvent verser en partie dans le secteur des variétés marchandes. Force est de constater cependant que la musique classique et l’Opéra se contentent principalement d’un entretien du répertoire créatif passé, la musique « expérimentale » de création moderne demeurant minoritaire…

Le théâtre a survécu à la propagation du cinéma (après une période boulevardière visant le large public) en abandonnant sur le terrain des variétés certains types de représentations « théâtrales » et en se rétractant à la taille d’un public limité et assez fidèle. Il se retrouve partagé entre la gestion de la création passée et une production contemporaine entretenant une liaison avec la littérature : cette évolution comme celle de la musique classique et de l’art lyrique est partiellement tributaire de l’aide publique.

L’architecture, du fait du coût des oeuvres ne dépend du large public que pour l’habitat individuel. Elle a toutefois pu garder jusqu’à nos jours, une dimension artistique pour certaines œuvres importantes qui dépendent du financement de l’État et des institutions, échappant à la simple monumentalisation.

Le cinéma, de coût important tant au niveau de sa production que de sa distribution, est fondamentalement dépendant du grand nombre. Le financement de petites productions se heurte aux limites de la distribution et aux coûts d’éventuels circuits d’art et d’essai. Seul l’aide publique permet la survivance d’un cinéma créateur (dit « d’auteur »), mais limité à une scénographie plutôt intimiste ; limite insurmontable sans augmentation des coûts et donc des concessions au large public. Cette aide ne garantit pas la qualité créative dudit cinéma où les créateurs se révèlent fortement soumis à la pression de l’idéologie marchande dominante, rêvant pour la plupart de moyens plus importants plutôt que d’œuvres plus exigeantes –la nouvelle vague n’a pas eu vraiment de successeur. Pour le moment, quelques œuvres de qualité parviennent cependant à éclore dans certains pays non occidentaux moins marchands, ou dans des pays européens de langue plus restreinte.

La poésie depuis les années soixante du siècle passé n’aura subsisté qu’au prix d’un divorce radical entre le divertissant et le créatif, divorce non amiable qui finit par s’imposer. A force de production intensive, un assèchement de la rime et de la métaphore poétique semble avoir couvert la surface du terrain, dès lors abandonnée aux pousses moins exigeantes de la chanson et du plagiat, la verve allant comme en peinture chercher sa sève au plus profond, là où le public est menacé d’ennui : se confronter dans l’immobilité d’un fauteuil à une page ou à une diction requérant de la concentration n’est pas une promenade dans un musée où l’on peut bavarder et amener une classe sans qu’elle baille ou chahute. Pas de collectionneurs non plus pour porter la cote et promouvoir une célébrité par une valeur marchande. Les files que connaissent les expositions de Picasso manquent nettement aux lectures de Michaux, et les tirages d’un recueil de Pierre Jean Jouve n’alimentent qu’un public fidèle quasi spécialisé. La poésie persiste néanmoins sous un angle plus large dans les pays moins développés où elle n’a pas encore épuisé son terrain linguistique, mais on sait la difficulté du transfert vers les sphères des autres langues. Un coin élitiste lui est toutefois réservé en Occident, bénéficiant de la sympathie affirmée du jury Nobel, dans les librairies généralistes, les rubriques littéraires et les cercles culturels des municipalités.

La prose littéraire.

Le cas de la littérature en prose est plus compliqué. Le produit désigné par « roman » est plus diversifié que le produit « recueil de poèmes ». Il a dépassé depuis longtemps le cap de la diversité-richesse pour la diversité-confusion, et l’harmonie du couple divertissement marchand/culture se montre bien à la peine, incapable d’aboutir à un divorce, tant le divertissement marchand tient à conserver l’usage du label « culture ». Point de collectionneurs pour faire la décision ; un public élargi jusqu’à l’établissement d’un seuil de prix de vente pour l’exemplaire-livre à un montant bas inaccessible aux faibles tirages, des procédés de fabrication et surtout de distribution adaptés en conséquence au grand nombre. Pas de petit coin non plus dans les librairies à l’exemple de la poésie pour un produit censé être de vente majeure. Et pas de séparation comme entre musique classique et variétés ou entre poésie et chanson. Si une certaine portion de la production de masse est reconnue tout haut comme étant de strict divertissement, bien d’autres strates de la production romanesque élaborées selon le critère réaliste du « ça marche » arborent la prétention culturelle sous prétexte d’œuvres « personnelles » : conséquemment les œuvres culturelles de prose proprement dites ne disposent pas de niche économique, ni même culturelle, où éclore et vivoter. Toute la sphère culturelle littéraire participe à cette confusion malgré de rares exceptions personnelles et quelques attitudes mitigées. Le lecteur-consommateur d’aujourd’hui est friand d’œuvres faciles mais aime à se gargariser en même temps de son accès à la « culture » ; les éditeurs suivent, puisque leur vocation est de répondre à la demande ; de même les critiques et les prix littéraire… Et les auteurs.

Il serait partial de charger une catégorie en particulier. Le Clézio ou Pennac sont à la base de bons auteurs et l’on prouvé avant que la machinerie commerciale ne les formate. Gallimard est un bon éditeur, mais le nombre de titres produits étant limité forcément, s’il faut sacrifier des manuscrits c’est bien les moins vendables qui se retrouvent renvoyés en règle générale –des exceptions subsistent, un luxe nécessaire à la confusion, mais de moins en moins d’éditeurs peuvent se les permettre. Les pages littéraires du Monde et du Nouvel Obs sont en général de bonne tenue culturelle, mais le métier de critique est de proposer au lecteur majoritaire ce qu’il est susceptible de lire –exceptionnellement on incendie une œuvre décevante ou on met sous le spot une œuvre confidentielle, mais une rubrique littéraire peu lue finirait à la trappe. Les bons libraires sont encore assez nombreux il est vrai, grâce à une législation des prix protectrice, et certains continuent à prendre trop de risques, mais ils doivent vivre, n’est-ce pas ? Et le lectorat en France, encore abondant mais aplati par sa démocratisation et l’époque désabusée, reste à peine assez diversifié pour assurer un public à des œuvres étrangères quelquefois plus exigeantes ─ mais rarement beaucoup plus).

Il est logique de se demander pourquoi la production française est devenue de moindre facture que l’œuvre traduite. Ne serait-ce pas que les auteurs français préfèrent s’adresser aux couches larges du lectorat plutôt que de creuser en profondeur, que la valeur « culture » a perdu dans la prose littéraire son autonomie au profit des valeurs et sujets « dans le vent » ? Que les éditeurs pratiquant de prudents petits tirages préfèrent les réserver à des titres susceptibles de « démarrer » et non à la gestation longue de l’œuvre prometteuse d’un écrivain ? Les éditeurs étrangers ne sont pas plus « culturels » que les français, mais la situation quantitative objective du partage des sphères linguistiques mondiales n’est sans doute pas étrangère aux dispositions culturelles de chaque langue. Dans les sociétés où sont acquises les conditions essentielles de la liberté de création, la limite linguistique s’affiche plus clairement. La langue française est trop courte démographiquement désormais pour s’assigner une issue culturelle appuyée sur le grand nombre, trop grande pour s’accommoder de tirages réduits, elle offre de nos jour ce terrain de l’entre-deux pour le déploiement de sa littérature. Les dizaines de millions de francophones constituent un marché bâtard entre les centaines de millions d’anglophones et les quelques millions de Suédois : ceux-là sont en nombre suffisant pour qu’un livre exigeant puisse quand même rencontrer un public sur le seuil de la rentabilité économique, et ceux-ci si peu nombreux que leur système est forcé à s’adapter en abaissant ledit seuil, de ce fait plus facile à atteindre. Aujourd’hui un Julien Gracq en suédois serait peut-être possible, ou un Camus américain : la littérature française se trouve-t-elle condamnée dans le cadre économico-mondialo-socio-idéologique actuel à être de culture légère ?

Faut-il souhaiter une situation qui amènerait à une rupture franche entre la littérature-culture et la littérature-divertissement ? Lequel des deux champs aurait le plus à perdre de la fin de cette confusion ? Un réseau spécifique dans la fabrication, l’édition, l’écriture, la distribution et la promotion du livre, de taille réduite, adaptée à l’exigence culturelle, comme en connaissent d’autres domaines (la poésie, le théâtre…) n’alimenterait-il pas un vivier littéraire qui aurait plus de chance de croître que dans la situation actuelle qui le noie dans le succédané ?

L’air du temps ? Les écrivains et artistes participent à le faire souffler.

On pourrait s’aventurer pour ce qui concerne la France (vu l’idée que le pays se fait de lui-même et les obligations culturelles que s’y impose la puissance publique pour faire fructifier ce qui persiste d’une image de marque internationale) à adopter un vision réaliste qui ne soit pas foncièrement pessimiste. En attendant l’encore inconnaissable grande mue de l’avenir, entre un Tiers-monde qui produit quelques œuvres fortes surgissant des conditions qui y sévissent, et la situation dans le monde super développé, la France pourrait sur la lancée de son passé conserver une place culturelle privilégiée, mais ressortissant tout de même à sa taille réelle. Une culture qui honore encore des écrivains plus guère lus à leur décès, a de respectables restes moraux-culturels, le tout est de ne pas s’en contenter !

Les Houellebecq, Nothomb et similaires ne déméritent pas dans l’absolu, ils représentent bien l’air de ce temps médiatique, comme Mauriac, Camus ou Sartre représentaient l’air de leur temps… Le reproche est à faire au temps sans doute, et à l’air, les écrivains et artistes participent seulement à le faire plus ou moins souffler.

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