La réplique hâtive des Goncourt au dilemme de l’IA.
« Il s’agit d’envoyer un message clair » pour « affirmer que nous ne cautionnons ni n’adoubons d’une façon ou d’une autre la création de textes générés avec l’aide de l’IA » proclama l’académie Goncourt à l’appui du retrait du roman de Thélyson Orélien de sa sélection. Une décision « dictée par la volonté de préserver l’intégrité du prix Goncourt et celle de l’académie, dont le rôle central consiste à promouvoir et couronner la littérature écrite par des femmes et des hommes ».
Comme le tour de France vise à primer l’effort pur du cycliste, non la performance du vélo ?
Non pas comme dans un concours agricole l’on prime la vache non l’éleveur ?
On aurait aimé connaître le détail du débat académique, éventuellement du vote. Unanimité ?
En mathématique, le théorème de Thalès vaut-il pour lui-même ou pour l’homme qui l’a démontré ?
En médecine, le chirurgien usant régulièrement d’un robot Vinci ne perd-il pas la main avec le temps ? Mais il exécute des opérations clairement plus efficaces.
En athlétisme, l’épreuve du cent mètres-vitesse récompense l’athlète non la vitesse en soi. La vélocité mécanique, largement supérieure, s’est vue primée à part, dans le circuit de formule 1 : le conducteur y a remplacé l’athlète, et l’on note séparément en points le bolide et le pilote dans la même épreuve.
En une question : l’IA en littérature (et dans les arts) relève-t-elle de la robotique ou du dopage ?
Et qu’en serait-il si la robotique, aujourd’hui partielle, devenait totale ?
Les frères Karamazov n’aurait-il pas été ce grand roman qu’il est si Dostoïevski n’avait été qu’un manipulateur d’IA ? Ou si l’IA l’avait conçu de bout en bout ?
Le comité de sélection de la Médaille Fields connaît une passe apparemment plus tragique que les académies littéraires. L’affaire semble pliée à court terme : quelques conjectures détricotées de plus et c’est tant pis pour les mathématiciens et tant mieux pour l’humanité qui y verrait une bénéfique évolution des sciences.
Le corps humain s’avérant moins déterminé et moins mécanisable que les produits mathématiques et physiques, les médecins et chirurgiens pourraient quant à eux se préserver en définitive un avenir de techniciens robotiques.
Pur projet neuronal, ayant pour objet principal le comportement plus erratique des humains, un roman serait le fruit du senti et de l’émotion avant d’être le produit de l’intellect, entend-on en défense. So what ? Il n’est fait néanmoins que de mots comme notre cerveau l’est de molécules. Si les mêmes mots emplissaient deux volumes similaires avec pour unique différence un nom d’auteur : Dostoïevski pour l’un, Claude pour l’autre, qu’en serait-il ?… Si Claude parvenait, sans émotion ressentie, à reproduire en mots les émotions des humains ? Qui tranche en dernière instance : l’académie Goncourt ou l’économie ? Le consommateur-lecteur tiendrait-il à voir et valoriser cette différence conceptuelle le jour où l’IA produirait des Comte de Monte-Cristo moins chers, plus percutants et plus variés qu’Alexandre Dumas.
Le questionnement s’était imposé, moins radicalement il est vrai, quand on passa du parler à l’écrit, du manuscrit à l’imprimé, de l’incunable au livre de poche, du livre de poche au livre numérique ─ et bien sûr de la bougie à la lampe et du cheval à la voiture ─ et l’ancien à chaque fois a survécu envers et contre tous grâce à la ténacité humaine : révolu, il s’est estompé comme existence prépondérante et a persisté comme phénomène de niche ; les librairies de livres anciens et les courses de chevaux en témoignent, là pourrait s’insérer le label « 100 % humain » que vient de lancer une maison d’édition pour sa production littéraire.
Avant d’en arriver là (à la suprématie quantitative et qualitative de l’IA), le temps de l’évolution permettrait sans doute aux jurés du Goncourt de prolonger leurs repas chez Drouant pour des années encore. L’on devra toutefois se montrer réaliste. Pas plus qu’on n’a pu interdire aux élèves la machine à calculer, l’académie ne pourra prohiber (au risque de perdre son autorité) l’IA aux auteurs s’il s’avère que, pilotée par l’écrivain, elle est plus probante ou même seulement plus économe en temps… Les Goncourt pourraient, et pourquoi pas, dans une phase prochaine instituer (prolixe en prix spéciaux qu’ils sont) un Goncourt avec IA (pour Amazon, les libraires rescapés et le public) et un autre (vintage, pour les fidèles) sans. Avant de se résigner un jour, plus lointain, à un pur Goncourt des IA.
N’eût-il pas été plus réfléchi pour l’académie d’édulcorer sa proclamation du retrait du roman de Thélyson Orélien en y intercalant « à ce jour »… « nous ne cautionnons ni n’adoubons d’une façon ou d’une autre la création de textes générés avec l’aide de l’IA. » ?